La nostalgie, la valeur d’un sentiment partagé

La prémisse nécessaire réside dans mon “amour” pour les films de Mario Martone. Et c’est pour ça que quand j’écoute mon père, quand je sors du cinéma, je dis : “Je n’ai pas aimé ça”, je suis pas moins qu’excité.

Je parle du dernier travail du réalisateur napolitain “Nostalgie”, présenté au Festival de Cannes et disponible pendant quelques semaines dans toute l’Italie. Le film connaît un certain succès. C’est ce que je déduis des données des cinémas et surtout des innombrables critiques que j’ai lues ces derniers jours. Cependant, je ne suis pas la meilleure personne pour parler de cinéma (à chacun son métier). Ce qui m’intéresse, en revanche, c’est ce mot du titre, nostalgie, qui garde un sens sociologique profond. Et sociale.

Je pense qu’il est utile de rappeler que le mot a une origine médicale et moderne : il est né en 1688 par l’étudiant diplômé en médecine Johannes Hofer et comprend les termes grecs “nostos” (retour) et “algos” (douleur, mais aussi désir, désir , la manie). Il faisait référence au douloureux désir de rentrer chez eux, en particulier des mercenaires suisses.

La nostalgie signifie aussi le désir. Et vous voulez quelque chose qui manque. Et on se sent poussé à une action visant à satisfaire le désir lui-même et à combler ce manque. Ainsi définie, la nostalgie peut devenir une sorte de moteur intérieur qui nous pousse à partir, à fantasmer, à travailler émotionnellement pour essayer de mieux comprendre notre existence dans l’instant. Et avec elle notre identité. La nostalgie a donc des implications continues pour nos vies en tant qu’acteurs sociaux : elle nous amène à rechercher les souvenirs de personnes et de lieux de notre passé pour tenter de donner un sens aux personnes et aux lieux de notre présent. Et dans une certaine mesure notre avenir.

En ce sens, il faut garder à l’esprit le lien qui se fait entre imaginaire et nostalgie. Cela signifie que la nostalgie n’est pas tant liée à un déplacement et à la distance parcourue qui en résulte, mais à l’imaginaire construit au cours du trajet, court ou long.

Dans tous les cas, la nostalgie n’est pas configurée comme un sentiment exceptionnel, mais possède des caractéristiques de la vie quotidienne à la lumière d’une société moderne dans laquelle le voyage ou le mouvement – physique ou mental, pensez au rôle des médias sociaux – est monnaie courante. En ce sens, force est de constater que nous sommes tous des nostalgiques potentiels, quels que soient notre degré de mobilité et l’intensité de nos déplacements. Et que se passe-t-il quand nous partons ? Il est inévitable que nous laissions quelque chose derrière nous, sans être sûrs que nous le retrouverons à notre retour (en supposant que nous reviendrons). Car la mobilité, le voyage, sont toujours des concepts ambivalents : si on laisse quelque chose d’un côté, on le retrouve (ou le redécouvre) de l’autre. Un départ correspond toujours à une arrivée, et ainsi de suite, tant que la vie le permet.

Peut-on donc dire que nous sommes destinés à la nostalgie, au moins à certaines périodes de notre existence ? Peut-être, parce que c’est l’imagination qui joue un rôle majeur dans les voyages. Devenir un silex de l’esprit sur les chemins de l’abandon et de la redécouverte. Et dans les formes de nostalgie qui caractérisent inévitablement leurs propres parcours existentiels. Parce que nous sommes tous obligés de faire des choix, de suivre certains chemins plutôt que d’autres. Mais cela signifie que nous devons laisser inexplorés d’autres voies, de multiples possibilités qui s’étaient présentées à nous et auxquelles, peut-être après mûre réflexion ou simplement en suivant un instinct immédiat, nous avons décidé d’abandonner.

Le choix, cependant, n’implique pas la solution du dilemme : car, comme mentionné, la nostalgie se nourrit de souvenirs et d’imaginations, formes de remaniement du passé et du futur à partir de rencontres et d’expériences, vécues ou pensées. Et des amours. Parce que laisser derrière soi quelque chose qu’on a aimé, c’est aussi y repenser avec une nostalgie nostalgique. Et puis, inévitablement, ce sentiment se transforme en un espoir étouffant de trouver quelque chose de similaire dans le nouvel environnement dans lequel vous allez vivre.

Pourrait-on donc dire que la nostalgie nous permet de mourir et de vivre en même temps ? Imaginer d’autres vies futures en consommant les dernières bouffées d’oxygène du présent ? Et pour que nous continuions à voyager pour partir et retrouver des bouts d’existence pour nous sentir vivants ? Les réponses à ces questions doivent être recherchées dans la comparaison avec les autres et dans l’analyse individuelle. Dans la construction sociale d’un sentiment très moderne.

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