En vacances sur Mars | Dernier banc d’Alessandro D’Avenia

Les humains terrestres sont venus sur Mars† Ils sont venus parce qu’ils avaient peur, ou parce qu’ils n’avaient pas peur, parce qu’ils étaient heureux ou malheureux. Chacun avait ses bonnes raisons de venir sur Mars† Mauvaises femmes à quitter, boulots ingrats, villes inhospitalières. Ils sont venus sur Mars pour trouver quelque chose, ou laisser quelque chose derrière eux, ou obtenir quelque chose, pour creuser quelque chose, ou enterrer quelque chose, ou laisser quelque chose tranquille une fois pour toutes.† Ils sont venus avec de petits rêves, ou de grands rêves, ou pas de rêves du tout.

C’est comme ça que ça commence une nouvelle de Ray Bradbury dans la collecte Chroniques de marche de 1954dans lequel l’auteur de Fahrehneit 451 imaginé Mars comme une nouvelle Terre. Cela me semble la meilleure façon de commencer ce dernier morceau de la chronique avant les vacances d’été, car on vient aussi en vacances comme les colons décrits par Bradburyplein d’anticipation.

Mais, comme le révèle l’auteur dès les premières lignes, Mars n’est qu’une illusion, chacun menant à la mer ou à la montagne, au lac ou à la campagne, peu importe. Il ne suffit pas de trouver des scénarios exotiques, même pas Mars, pour partir en vacances† Et puis, sinon d’abord dans les lieux, où est le secret de la tranquillité ? J’ai toujours été frappé par le fait que, contrairement aux cosmogonies des autres religions, le repos fait partie de la création chez les juifs. Dieu travaille six jours, mais l’achèvement de la création est un jour de repos

Le repos ici n’est pas l’espace pour ne rien faire, mais pour profiter de ce qui a été faitun plaisir relationnel : avec lui-même (Dieu est content de ce qu’il a fait et l’a fait pour transmettre son bonheur), avec les choses (Dieu jouit de leur beauté et de leur liberté) et avec les gens (Dieu se promène le soir avec l’homme, son fils, au milieu de ce bien de Dieu).

Il ne peut y avoir de création sans repos, tout comme il ne peut y avoir de repos sans créationmais cela n’arrive que relationnellement. C’est pourquoi je n’aime pas l’opposition moderne entre travail et loisir, car elle considère implicitement le premier comme de l’esclavage : on travaille à conquérir la liberté.

Même dans l’Antiquité, l’œuvre était principalement couverte de traits pessimistes. Le travail en grec s’appelle même ponosla fatigue et le poids, l’autre versant nécessaire de l’ergon, agissent comme une action qui transforme les choses. Notre mot travail vient aussi du latin labour, qui signifie poids et fatigue† Les Latins l’appellent obligation de travail negotium, qui est la simple négation (nec-) du mot otium (repos actif). En espagnol le travail trabajolabeur en françaisqui sont restés dans notre travail (approvisionnement).

L’homme s’est toujours efforcé d’éliminer son travail ou du moins sa fatigue. Dans la tradition biblique, il y a quelque chose de différent : en Dieu sont la création et le repos les deux faces d’une même action† En fait, le verbe repos en hébreu (d’où vient le mot Shabbat, repos, notre samedi), sonne comme le terme utilisé pour désigner la semaine : les jours ouvrables trouvent leur sens dans le jour de repos, dans une forme circulaire qui aussi linguistique.

Il en reste une trace dans les vacances, un vieux terme, faisant référence à un Jour saint car il est dédié à une fête religieuse et a traversé l’histoire pour désigner simplement une période de vacances. En vacances, il y a l’écho de l’histoire de la Genèse : Dieu acheva l’œuvre qu’il avait accomplie le septième jour et le septième jour, il cessa tout son travail qu’il avait fait. Dieu bénit et oignit le septième jour, car en lui il avait cessé tout le travail qu’il avait fait pour créer.

Vacances donc pas de temps libre mais du temps consacré† Mais à quoi ? Dans la culture juive, cette histoire est basée sur le sabbat, remplacé dans la tradition chrétienne par le dimanche, jour de la résurrection du Christ. Le reste raconté dans la Genèse devient la résurrection dans l’évangile, c’est-à-dire la victoire sur la mort. La résurrection du Christ le repos de Dieu (les chrétiens ne disent-ils pas le repos éternel pour signifier la mort ?). Bref, travailler pour se reposer et se reposer pour se relever

Mais comment est-ce fait ? Nous sommes faits de cet équilibre entre créer et se reposer : si nous ne faisons rien nous tombons dans le désespoir du non-sens, si nous travaillons seuls nous nous épuisons. Entre le désespoir et l’épuisement se trouve la voie féconde de la répétition hebdomadaire : le repos de la création.

En fait, le Christ utilise comme critère pour juger les gens une maxime que j’aime : vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Si une vie nourricière s’épanouit autour d’une personne, alors il y a action réelle, car elle respecte le temps de travail et celui de repos. On dit même que la terre se repose pour récupérer les énergies nécessaires pour fructifier, sinon le champ s’épuisera† Dans la terre dont nous sommes faits (Adam veut dire fait de terre), ce rythme de création qui se fait dans le repos et de repos a mis en branle une nouvelle création. Comme la terre, nous sommes appelés à créer pour nous reposer et à nous reposer pour créer. Mais cela n’est possible que si la créativité et la tranquillité sont axées sur la relation : pour l’amour et pour l’amour.

Se reposer du travail, aussi fatigués soient-ils, ceux qui travaillent pour ce qu’ils font et pour aimer les gens qui en bénéficient† Je sors de cours fatigué mais reposé car j’ai fait ce que j’aime et je l’ai fait pour et avec des gens que j’aime : l’énergie n’est pas diffusée mais régénérée, il n’y a pas d’entropie mais de la régénération. Tout comme je clôture un chapitre sur lequel j’ai travaillé des heures avec une fatigue reposée, car je sais que ces mots sont aimés et qu’ils véhiculeront cet amour : il n’y a pas d’épuisement mais de re-création.

Ce n’est que lorsque le travail naît et se développe relationnellement (relation d’amour avec soi-même, les choses et les gens) qu’il peut être la paixquand au contraire elle est vécue individuellement, ce qui n’est qu’une obligation ou une affirmation de soi, elle s’épuise inévitablement : elle peut donner une certaine satisfaction, mais pas la liberté et le repos. C’est pourquoi je vois les vacances comme l’accomplissement d’un processus circulaire, semblable au processus annuel sur terre, qui se répète chaque semaine dans le temps humain (six jours de travail et un jour de repos).

Maar ook rust om echte rust te zijn, en geen prestatie (zoveel mogelijk doen) of verveling (ik doe niets), het is niet makkelijk om te stoppen met werken maar om je onder te dompelen in de relatie: voor liefde en om lief te avoir† Soit les vacances sont destinées à guérir les relations, soit nous ne nous reposerons pas. En effet, rien que pendant les vacances, l’exposition prolongée à nous-mêmes et aux personnes avec qui nous partageons la vie fait ressortir tout ce dont nous n’avons pas pris soin toute l’année en nous et autour de nous : c’est pourquoi en vacances on peut parfois se sentir déprimé. ou nous discutons davantage, parce que tout ce qui n’est pas dit ou n’est pas fait finit par remonter à la surface.

la chance, aussi épuisante soit-elle, de renaître, comme cela se passe au travail : autant de repos nécessaire au travail que de travail nécessaire au reposSe reposer, ne rien faire, mais profiter du travail accompli et de la beauté de la création, soigner les relations† En bref, la clé pour laisser le travail se reposer et se reposer le travail est l’amour, qui n’est pas une émotion, mais une attitude envers les choses et les gens : ce n’est que lorsque je travaille pour l’amour et pour aimer que je trouve le repos dans l’action et ce n’est que lorsque je me repose avec celui que j’aime que le repos devient une recréation

Cet été je veux me reposer en regardant la mer en silencefaire du sport avec des amis, écrire un nouveau livre, cuisiner pour quelqu’un, randonner en montagne avec quelqu’un que j’aime, lire un livre ensemble ou se promener le long de la mer, prendre un apéritif sur la plage avec ma famille, enfin aborder des sujets qui sont éloignés ou panser les blessures négligées, danser et prier…

Les choses dont je me souviens le plus des jours saints passés, le temps rendu sacré par les relations, pas en faisant vos propres affaires. C’est pourquoi je vous souhaite de continuer à travailler pendant que vous vous reposez et de vous reposer pendant que vous travaillez, ainsi que Dieu et les champs, le ciel et la terre, dont nous sommes une surprenante composition. Selon Bradbury, il y a très peu de colons de Mars au départ parce que la plupart des gens craignent la solitude, mais après cela, le nombre croît de façon exponentielle, comme cela se produit sur ces plages et vallées où nous recherchions la solitude : l’homme fait pour la relation. Il n’est donc pas nécessaire d’aller sur Mars pour revenir s’aimer soi-même et la terre, mais il faut au contraire demeurer en soi et sur la terre du septième jour, le jour où Dieu jouit de ce qu’il a fait : Nous aussi. Et en parlant de relations : merci à tous ceux qui me lisent et m’écrivent. Avec surprise, je reçois tant de gratitude pour ce que j’essaie de faire avec des mots. Maintenant, aussi pour ma terre, il est temps de se reposer pour donner de nouvelles récoltes. Rendez-vous en septembre. Reposez-vous bien!

4 juillet 2022, 07:09 – modifier 4 juillet 2022 | 07:09

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