Je vais vous dire qui était mon père et pourquoi il voulait changer sa vie

Extrait du livre “Luigi Ilardo. Meurtre d’État”

Mon nom est Luana Ilardoje suis la fille de Luigi Ilardoné en 1951, cousin du plus célèbre Giuseppe Madoniapetit-fils de Francisproche du clan Corleonesi, chef mafieux de Vallelunga Pratameno, dans la province de Caltanissetta, assassiné par la faction de Palerme.
C’était en 1978. Cette même année il était “combiné” et devint “homme d’honneur”, mon père Louis. Peu de temps après ce serment, un mandat d’arrêt a été délivré contre lui. Raison pour laquelle mon père a renoncé au vol. C’est tout naturellement que le chemin lui était déjà tracé, pour un jeune homme de vingt-sept ans, associé à son oncle, qui a grandi dans les codes propres non seulement à sa famille, mais aussi à la géographie et lieu mental, dans cette région aride renfermée sur eux-mêmes, nous insulaires parmi les insulaires.
Je suis né en avril 1980. Jusqu’à l’âge de trois ans, mon père était un homme en cavale ; lorsqu’il a été arrêté, c’était en 1983 et il est resté en prison pendant 11 ans, à l’exception de quelques périodes de congé spécial. La plupart d’entre eux bénéficiaient d’une réduction au titre du 41 bis, une prison dure, avec des restrictions strictes à la liberté individuelle. Après s’être acquitté de sa dette envers la justice, sorti de prison en janvier 1994, il a décidé de prendre ses distances avec un système qui, à ses yeux, avait profondément changé par rapport aux années où il l’avait intégré.
Je me retrouve à raconter certains événements et à les mêler à des souvenirs personnels, et je reste l’enfant inconscient de l’époque, pourtant je suis la femme consciente d’aujourd’hui. Ce doit être quelque chose lié au pouvoir de l’amour. Rien n’affecte mon affection. Comme si ce qui était dehors avait été ailleurs. Et encore aujourd’hui les ombres du passé et les dangers du présent qui m’envahissent, me dérangent, me font souffrir, restent des lieux où je suis un étranger, alors même que j’irai jusqu’au bout de mon combat, dans ma quête personnelle de justice.
Car je sais que ma libération viendra quand la vérité de l’histoire sortira, plus grande que mon père, dans laquelle il a été impliqué et dont il a été l’un des protagonistes. Quand vais-je sortir de ces limbes ? Il y a le ciel au-dessus de moi que je regarde avec confiance, et au-dessous de l’abîme je me force à ignorer, mais c’est un vertige dangereux. Pour la mafia, mon père est le “traître” et pour l’Etat, il n’est pas un officier de justice, mais un informateur qui depuis des années fait des “déclarations spontanées” dans le cadre de ce que la police définit “une relation confidentielle”.

Si vous pouvez comprendre de leur point de vue le jugement des “hommes d’honneur”, même s’il n’est pas recevable, la définition qui reste attachée à mon père par les institutions a pollué l’histoire, la vérité peine à arriver à Galla, sa mémoire et notre présent de filles et de fils en sont affectés et nous vivons toujours en famille sur le qui y va : qui fait confiance ?
Heureusement, cette île étrange, la Sicile, rebat toujours les cartes et chemin faisant j’ai rencontré des pans de l’État ainsi que des femmes et des hommes, autrefois sur des barricades opposées, qui se retrouvent dans la quête commune de la vérité. Je veux raconter à ma fille l’histoire de son grand-père pour ce qu’elle était : pour le pire et pour le meilleur.
Après onze années de détention sévère et de rares autorisations, mon père a décidé de s’engager dans une voie de coopération et de “rédemption”, comme personne ne l’avait jamais fait auparavant, d’abord en tant qu'”informateur” et enfin en communiquant aux autorités compétentes qu’il souhaitait officiellement se distancier de Cosa our.
Après deux ans de ce parcours audacieux, qui l’avait sur le point de devenir officiellement agent des forces de l’ordre, mon père a été tué de neuf coups de feu sous le balcon de notre maison à Catane, via Quintino Sella. Les coups de feu, venus de la rue, résonnent encore à nos oreilles. La première à sortir fut Cetty, sa seconde épouse, suivie de près par nous les filles. J’ai été le premier à le voir dans une mare de sang, j’ai été le premier à comprendre qu’il ne se relèverait pas de cette route.
J’étais aussi le premier pour qui cette mort vivante a changé ma vie pour toujours, mais je serai le dernier à oublier et ce témoignage se veut une confirmation. En quelques jours, nous aurions dû entrer officiellement dans le “programme de protection”, tout était déjà en place.
Le vendredi 10 mai 1996, à 20h45, mon père est décédé. Lundi 13 mai, au lever du soleil, le “bon état” aurait dû nous sortir de nos vies pour nous cacher on ne sait où. Une fuite de nouvelles du procureur de Caltanissetta, comme en témoignent les enquêtes judiciaires, a conduit à une accélération soudaine de son assassinat.

Adapté de: éditorialedomani.it

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