Novacella, boire par amour entre codes, stucs et globes

En 1971, pour son “Décaméron”, Pasolini n’a pu filmer que le premier roman de Boccace, le roman intrigant et ambigu de Ser Ciappelletto, qui raconte l’hypocrisie de la bourgeoisie marchande, mais aussi l’ingéniosité et la clameur de certains frères, même en Novacella, dans l’abbaye millénaire isolée parmi les vignes géométriques de l’auteur et interrompue par des chapelles fortifiées polygonales (de San Michele), des secrets et des parterres à la française ad usum abati colorés par des plantes médicinales, des herbes aromatiques et des légumes qui attirent également les cuisiniers du keller , roseraies historiques qui ont toujours été précieuses pour les vignobles, monastères gothiques et puits merveilleux, intérieurs d’églises caramélisés, fruits d’inspiration baroque bavarois, gonflés de stucs polychromes trompeurs, bibliothèques rococo classiques, manuscrits enluminés époustouflants et reliures d’antan interagissant avec planisphères et cartes du VIe et du XVIIIe siècle.



Le thème de l’histoire de Pasolini – et de Boccace – est la tromperie, c’est-à-dire la capacité, également typique des créatifs, de raconter des histoires en altérant la réalité des choses réelles au détriment des autres. Tout comme le regard du visiteur se trompe illusionnistement dans la gaie et lumineuse église abbatiale dédiée à l’Assomption, pour ou plutôt un aperçu de quelques fresques en trois dimensions pour l’insertion d’éléments plastiques et sculpturaux inattendus, performances de Matthäus Günther et Anton Gigl.


Il est fort probable que Ser Ciappelletto n’aurait guère réussi à tricher aujourd’hui, non seulement l’aîné et le plus sage (Josef Giner, 92 ans) des dix-huit prêtres vivant et travaillant actuellement à Novacella, mais même Massimiliano Maria, le plus jeune (27 ans ) de Passau en Bavière. Des yeux longs et élancés, ensoleillés, mobiles, des regards vifs et gais et des lunettes de rat de bibliothèque curieuses comme devrait l’être un bon augustinien, ne serait-ce que pour honorer ici l’une des plus importantes bibliothèques de marqueurs d’Europe, comparables à celles d’Admont en Autriche et de St. Gall en Suisse. Comme ses compagnons et parfois voisins du monastère, il doit vivre selon sa propre raison et à la recherche de cette vérité qui échappe au doute tout en doutant de tout (intellego ut credam et credo ut intelligam) pour errer dans les paroisses du territoire. pour guérir les âmes et aussi pour transmettre la science et le savoir. Certes, Augustin éclairé par Dieu et animé à la fois de bonnes intentions et ne tombant jamais en proie aux mauvaises tentations – il ne peut s’empêcher d’aimer = accélérateur de la volonté (« aime et fais ce que tu veux », disait Augustin d’Hippone) avale publiquement et encore moins digérer comme Pessoa le légendaire nectar de la cave Novacella : pas même les classiques Grüner Veltliner et Kerner, également célébrés par Goethe. Et qu’ils sont le moteur économique d’une abbaye hors du commun qui emploie 80 ouvriers laïcs, dont la guide-sommelière Roberta Zenobi, la seule femme d’origine italienne, qui bien sûr parle aussi l’allemand. Et 80, ce sont aussi les habitants du village enterrés dans le petit, beau et convoité cimetière qui n’abrite pourtant que 33 abbés, un nombre symbolique de mémoires religieuses à ne pas dépasser : lorsqu’un autre meurt, il fait place aux cendres d’un précédent.


Avec un lourd trousseau de vieilles clefs à la Saint-Pierre, il déambule avec enthousiasme dans l’abbaye : il sautille entre les parterres du potager – plus ou moins cachés mais si symboliques dans l’agencement des herbes aromatiques et des fleurs millésimées – ombragés à la en bas par un séquoia, un géant obsolète sur le territoire du Tyrol du Sud et en fait donné par l’empereur François-Joseph ; la micro-copie circulaire de Castel Sant’Angelo annonçant l’abbaye et recevant de temps en temps des pèlerins et des enseignants (professeurs du monde entier qui sont ici chez eux en cas de besoin) est enchantée par les roseaux luisants du charmant orgue de l’église de l’Assomption qui souffle lors des concerts de musique chorale et se cache parmi les méandres cachés au public qui accèdent à la mezzanine de la bibliothèque rococo gardée au crépuscule pour contenir 76 mille manuscrits enluminés, chœurs et incunables à protéger, la fierté de Novacella et seulement partiellement saisi et transféré à Innsbruck lors de la sécularisation napoléonienne.




Les yeux bleus creux de Roberta sont alors interloqués à la fois en regardant les douces et délicates fresques “chinoises” rose-vert qui précèdent la bibliothèque – seulement mises au jour lors de la récente période covidienne – et en montant les escaliers menant à la nouvelle entrée pour l’ensemble monastique projeté par Matteo Scagnol qui a aménagé un creuset de traits stylistiques et de styles – l’abbaye entre cloîtres, nefs et planches dorées est un guide d’histoire architecturale, du roman au gothique du baroque au rococo – et a réorganisé les parcours d’exposition.


Ses élèves sont ensuite hypnotisés dans la Pinacoteca all’altar a portelle di Santa Barbara de Friederich Pacher, où le martyre macabre et violent de la sainte se dissout en surface entre tons terreux et dessins au trait sec : ceux de Barbara sont les seuls seins exposés illustrés dans Novacella, même si “la silhouette nue et torturée ressemble à celle d’un homme aux seins plâtrés”, comme l’avoue Roberta, qui est aussi musclée et gymnaste.



Enfin, la formatrice-sommelière gonfle de fierté les caves historiques où elle anime des dégustations vertigineuses. Car surtout les lignes plus élaborées, nobles et chères des vins blancs fruités finissent par donner un peu de tête. Pas celle de Roberta quand, rayonnante de mille feux, elle raconte et explique verre après verre, en les faisant osciller dans le bon sens, leurs caractéristiques organoleptiques : couleurs, arômes, acidité, sapidité, saveurs fruitées ou miellées et arrière-goût. D’autre part, n’est-ce pas saint Augustin qui prétendait que le mal ne se manifeste que par ignorance et que la connaissance donne la liberté ? Roberta a Novacella le démontre, en plus des abbés, avec passion et savoir-faire. Il n’en reste pas moins que si dans l’abbaye d’Admont – qui est aussi bénédictine – la bibliothèque, le musée gothique et le muséum de sciences naturelles montrent une marche esthétique et substantielle supplémentaire, les épanouissements rococo de “l’église mère” de Novacella ils laissent une trace en mémoire. En effet, à Admont, l’église a brûlé en 1865 et a été reconstruite sans trop d’art ni de pièces. Les paysages : Les canyons et forêts denses du Gesäuse Park qui annoncent Admont sont absolus, et ceux modelés dans les vignobles autour de Novacella sont tout aussi magnétiques.


INFO

– kloster-neustift.it

– brixen.org

– mybrixen.com

ARRIVER

Novacella dans la municipalité de Varna est à 10 minutes en minibus du centre de Bressanone, accessible en train via Vérone depuis Milan et Turin en environ 3,5 / 4,5 heures de trajet. En voiture le long de l’A4 et A22/E45 sont à 450 km de Turin.

DORMIR ET MANGER
Bressanone et ses environs, à part les excellents vins de Novacella, sont aujourd’hui une excellence pour la récupération, parfois extensive, de la cuisine historique et traditionnelle typique de la vallée de l’Isarco parsemée de fermes mythiques. Excellents plats également dans des bâtiments temporaires, c’est-à-dire saisonniers, comme Hubenbauer à Varna. Cuisine typique et authentique au Gasthof du Camping Vahrner See. Vues à couper le souffle sur l’abbaye et cuisine signature de Steinraffler à Sciaves. Faites de beaux rêves au Pacherhof historique, qui se trouve à proximité de l’abbaye et dispose d’un bon restaurant servant une cuisine du Tyrol du Sud. Le Brückenwirt est tout aussi romantique. Moderne mais de bon goût, l’hôtel Lovenhof est toujours à proximité.

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