Trois nuits par semaine : entretien avec le réalisateur Florent Gouëlou

VENETI – Baptiste, 29 ans, sort avec Samia lorsqu’il rencontre Cookie Kunty, une jeune drag queen de la nuit parisienne qui le fascine immédiatement. D’abord motivé par l’idée de faire un projet photographique sur elle, Baptiste entre dans ce nouveau monde et finit par fréquenter Quentin, le jeune homme derrière la drag queen. Né en 85, Florent Gouëlou, après un diplôme de la Comédie de Saint-Etienne et une maîtrise de Cinéma à La Sorbonne Nouvelle, entame plusieurs expériences de comédien et d’assistant de réalisation et intègre le service réalisation de La Fémis. Avec son film de fin d’études Un homme, mon fils, primé à Clermont-Ferrand en 2018, a découvert le monde du drag. Gouëlou, en effet, la nuit, c’est aussi Javel Habibi, une drag queen ensoleillée et dévouée, qui se produit tous les mois à la Flèche d’Or à Paris. Trois soirs par semainele film d’ouverture de la 37e Semaine internationale de la critique, est son premier long métrage.

Vous avez écrit le scénario avec Raphaëlle Valbrune-Desplechin. À quel point était-ce important pour vous de trouver le bon équilibre entre comédie et drame ?

Ce qui nous importait en écrivant, c’était de proposer un univers indissociable de la réalité. Je voulais mettre en scène un Paris qui ne soit pas seulement celui des privilégiés, mais aussi le Paris alternatif des drag parties. Un Paris mixte, qui rappelle le Paris que je fréquente souvent et qui laisse la place aux personnages en marge. J’avais initialement placé le film dans un univers queer très bienveillant, mais Raphaëlle m’a encouragé à montrer que le monde qui l’entoure n’accueille pas forcément les reines tout de suite. Cela m’a rappelé que plus il y avait de batailles, plus elles ressemblaient à des héroïnes. Le film mêle des scènes de performances magiques à des situations réelles très concrètes. Nous sommes une comédie romantique, certes, mais avec un ancrage social.

Une scène de Trois nuits par semaine

Que représente le monde du drag pour vous ?

Avant de le pratiquer moi-même, l’art du drag me fascinait par sa subversion, sa liberté, sa créativité et son énergie collective. Quand je suis devenue drag queen moi-même, c’est devenu pour moi une récréation libératrice, avec l’idée d’avoir un alter ego célébré par une communauté qui m’a permis d’être plurielle et d’embrasser ma part de féminité. Aujourd’hui, avec les cabarets mensuels que j’organise à la Flèche d’Or à Paris, c’est devenu un lieu de rencontre artistique, comme un deuxième métier. Un terrain de jeu créatif que j’explore très sérieusement. Je me réjouis avant tout de cette rencontre régulière avec le public. C’est une grande joie pour moi de renouer avec les performances live.

Une scène du film de Florent Gouëlou

Quelles sont les inspirations cinématographiques qui vous ont aidé à trouver le bon ton pour le film ?

Je crois que Priscilla, la reine du désert, m’a inconsciemment beaucoup inspiré pour son humour et son plaisir du collectif. Nous suivons une entreprise qui fonctionne comme une petite famille, où plusieurs générations voyagent ensemble. J’aime aussi cette idée de voyage routier, de traversée. C’est très excitant de filmer des drag queens car on peut naviguer entre différentes grammaires ; du film social au film musical, on peut passer de scènes intimistes à des scènes de spectacle grandioses. Almodovar nous a aussi beaucoup inspiré pour son goût pour les couleurs et pour son travail sur le cadre. Visuellement, nous voulions créer une esthétique colorée, mais cela n’a pas renoncé au réalisme. Nous avons essayé de créer une sorte de réalité stylisée.

Trois soirs par semaine
Une scène du film

Votre film parle de l’identité à travers le corps des personnages. Considérez-vous votre film comme un acte politique pour éclairer des enjeux actuels et susciter la réflexion du public ?

Bien sûr! Mon objectif principal était de fournir un objet de divertissement pour le public, mais qui n’était pas dénué de substance. Trois soirs par semaine est un film sur la permission que nous nous donnons de voyager vers des terres intimes inconnues. Comment la rencontre amoureuse peut nous transformer. C’est une ode à la liberté de se réinventer, comme le font les drags avec leurs alter ego. C’est aussi un film sur la tolérance et l’acceptation mutuelle, car dans le film ce sont les reines qui adoptent le personnage principal. Et surtout, la proposition politique centrale du film est la capacité à vivre avec nos différences. Quand j’écris un film, je prends toute ma responsabilité pour produire des performances. Comment filmer un art, une communauté, une diversité, des personnages féminins… J’y ai toujours prêté attention, même si finalement le plus important est que le film soit un moment de plaisir pour le spectateur.

Une scène de Trois nuits par semaine

La scénographie et les costumes sont des éléments essentiels du film. Comment avez-vous collaboré avec Clémence Ney, Clément Vachelard et Aurélien Di Rico ?

Nous avons également travaillé sur la statue en concertation avec Vadim Alsayed et sur les perruques avec Jean-Baptiste Santens ! Chaque scène devait avoir un univers visuel cohérent où tout fonctionnerait ensemble. Par exemple, le script précisait l’ambiance à créer pour chaque apparition de Cookie. C’est avant tout un “Catherine Deneuve hors route” lorsqu’il apparaît à l’écran. Ensuite, elle est une sirène enchanteresse et une interprète impressionnante lors de son premier spectacle. Et puis, encore une fois, femme fatale la première fois que Baptiste la prend en photo… Nous avons commencé par préciser ensemble ce que chaque regard devait dire. Ainsi, chaque chef de service pouvait librement proposer ce qu’il jugeait le plus pertinent. Il en était de même pour les décorations. Il y en a une soixantaine au total dans le film ! Et d’autre part, les décors qui racontent la véritable histoire du show. C’est un travail de design que j’ai orchestré et que nous avons tous fait ensemble.

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